Pluriel·le, et alors ? Quand une carrière ne rentre pas dans les cases

SERIE « FAIRE CARRIERE DANS L’INNOVATION » - Les profils qui font l'innovation ont souvent les carrières les moins lisibles : transversales, faites de projets qui démarrent et s'arrêtent, impossibles à résumer en une ligne. On attend qu'une cohérence finisse par remonter d'elle-même. Elle ne remonte pas - elle se construit. Pourquoi votre fil rouge n'est pas une vérité enfouie à déterrer, mais l'histoire authentique que vous choisissez de raconter sur vous.

CARRIÈRE & ORIENTATION PROFESSIONNELLE

Nathalie ROUZAU

6/23/20265 min read

Le fil rouge, ou l'histoire que vous choisissez

« Et donc, vous faites quoi, exactement ? ».

La personne en face de moi cherche, hésite, finit par énumérer 3 métiers qui n'ont, à l'entendre, aucun rapport entre eux - puis s'excuse presque, comme si son parcours était une faute de construction. Je connais cette gêne, pour l’avoir vécue moi même. Cette question, on l’entend à toutes les étapes d'une vie : « tu veux faire quoi plus tard ? » à 8 ans, « c'est quoi ton projet pro ? » à 20 ans, et la même question, à peine reformulée, à 40 ans. Beaucoup des personnes que j'accompagne n'ont jamais su y répondre en une phrase. Et la plupart sont convaincues que c'est un défaut.

Ces dernières semaines, j'ai défendu une idée : dans un monde de spécialistes, ce qui devient rare et précieux, ce sont les personnes capables de relier - celles qui tiennent ensemble plusieurs mondes, plusieurs langages, plusieurs façons de faire. Ce sont elles qui font avancer l'innovation. Et c'est là qu'un paradoxe se loge : ces profils ont les carrières les moins lisibles qui soient. Parce que l'innovation, justement, ne se mène pas en ligne droite. On y passe de la recherche au produit, du produit à la stratégie ; les projets démarrent, s'arrêtent, repartent ailleurs ; le travail est transversal et tient rarement dans un intitulé de poste. Ces personnes ne sont pas plurielles par accident - c’est pour beaucoup l'innovation même les rend plurielles - et c'est précisément ce qui rend leur trajectoire si difficile à raconter.

C'est de cela que je veux parler ici, et dans les articles qui suivront : non plus qui fait l'innovation, mais comment ces personnes font carrière - et comment elles peuvent, enfin, lire et raconter leur trajectoire autrement.

Profils différents, vécus similaires

J'accompagne 2 profils qui se pensent très éloignés et qui pourtant buttent sur la même chose.

D'un côté, les parcours déjà bien remplis. 15 ou 20 ans de métier, des expériences qui s'empilent sans dessiner de ligne claire, un projet qui s'arrête en laissant la question « et maintenant ? », et l’inconfort qui s’ensuit. Ces personnes ne sont pas en burn-out ni en échec, la réussite est souvent là, bien visible. Elles ont l'impression sourde d'un parcours qui aurait dû finir par avoir du sens, et qui n'en a toujours pas. Elles attendent que la cohérence remonte d'elle-même, à leurs yeux ou ceux d’un recruteur. Mais ce n’est pas le cas.

De l'autre, il y a celles et ceux qui démarrent. Le malaise n'est pas encore là, mais la pression, oui. « C'est quoi ton projet ? », avec l’appréhension de se fermer des portes, de se tromper, et cette pluralité d'intérêts vécue comme de l'indécision. Le fameux « je ne sais pas ce que je veux faire » cache presque toujours un « je veux faire plusieurs choses à la fois et je n'ose pas le dire ». Là encore, on attend qu'une vocation se révèle, qu'une sorte d’appel divin nous éclaire et tranche à notre place.

Le point commun saute aux yeux quand on les met côte à côte : dans les 2 cas, on attend qu'une cohérence apparaisse, comme une évidence. Or elle ne se trouve pas comme on trouve une clé tombée sous un meuble. Elle se construit.

Ton fil rouge ne se trouve pas : il se choisit

Avec mes étudiants comme avec mes client·es, j'utilise une image : le fil rouge. Pas celui qu'on déroule depuis l'origine pour découvrir une vérité enfouie - je me méfie des discours qui promettent de révéler votre « vraie nature » ou « ce pour quoi vous êtes fait ». Le fil rouge dont je parle, c'est l'histoire que vous choisissez de raconter sur vous. Sans mensonge, évidemment : vous n'inventez rien, tout est vrai. Mais vous sélectionnez, vous donnez un point de vue, vous mettez en récit. C'est du storytelling, oui. C'est même du marketing : du marketing de soi exactement. Un marketing honnête, qui ne triche pas parce qu'il n’invente rien.

Cet angle de vue change tout. Tant que vous cherchez une cohérence cachée, vous restez passif : vous attendez qu'elle se montre. À partir du moment où vous comprenez que le récit vous appartient, la main vous revient. Si votre parcours n'est pas illisible, c’est que vous ne l'avez simplement pas encore raconté.

Et le récit ne s'écrit pas en partant du début. C'est l'inverse qui fonctionne : la destination éclaire le passé. La question n'est pas « qu'est-ce que mon parcours prouve ? » mais « vers quoi je veux aller, et qu'est-ce que je garde pour écrire une histoire cohérente ? ». C'est précisément ce qui distingue le storytelling : vous choisissez ce que vous mettez en lumière en fonction de votre cap, pas pour faire joli mais pour donner du sens. C’est un exercice très gratifiant quand on en vient à bout !

Comment s’y prendre ?

Reste le concret : comment attraper ce fil quand on a le nez collé à son propre parcours ? Il y a des méthodes, mais aucune n’est magique et ne garantit un résultat. Voici quelques pistes pour amorcer la réflexion.

Rechercher la récurrence plutôt que la progression. On retient ce qu’on a accompli généralement. Le fil rouge, lui, se loge ailleurs. Vous le trouverez dans « ce qui revient » : le même geste refait partout, quel que soit le poste ou le secteur. La question n'est pas « qu'est-ce que j'ai fait ? » mais « qu'est-ce que je faisais vraiment, chaque fois que je me sentais le plus à ma place ? ».

Nommer ce geste par un verbe plutôt qu’un métier. Vous n'êtes pas « ingénieure et aussi chef·fe de projet puis parfois consultant » : vous êtes peut-être quelqu'un qui relie, qui traduit le complexe, qui clarifie, qui ouvre des portes. Ce verbe traverse tous vos postes.

Et ce qui vous semble évident est souvent là, dans ce verbe. Les profils pluriels minimisent ce qui leur est facile - « ça, tout le monde sait le faire » - alors que c'est leur signature. Demandez à 3 ou 4 personnes ce qui leur vient quand elles pensent à vous au travail : il remonte presque toujours ce qu'on ne se reconnaît pas seul.

2 distinctions importantes :

  • Le fil n'est pas le projet : le fil est stable, le projet n'en est qu'une incarnation passagère. On change de poste, de secteur, de métier sans trahir son fil rouge - ce qui déculpabilise autant celui qui a « zappé » que celle qui a peur de s'engager.

  • Quant à la multipotentialité, ce mot qui inquiète ceux qu'il décrit, elle devient lisible : vous ne faites pas 10 choses sans rapport, vous faites une seule chose de 10 manières.

Un dernier repère, le plus simple et le plus important peut être : suivez l'énergie autant que la compétence. Le fil passe par là où vous vous sentez vivant, pas seulement par là où vous êtes bon - on confond souvent les 2, et c'est ainsi qu'on bâtit des carrières réussies mais sans satisfaction.

Rien de tout cela, enfin, n'est gravé : le récit qu'on choisit à 25 ans n'est pas celui de 45. Un fil rouge se retisse à chaque grand tournant, et c'est très bien ainsi.C'est, au fond, le travail d'un bilan de compétences quand on le mène vraiment : moins un inventaire qu'un atelier où l'on apprend à tisser ce fil. C’est souvent une découverte de soi et une belle réconciliation avec un parcours qu'on croyait dispersé.

Alors peut-être que la vraie question n'a jamais été « qu'est-ce que je veux faire ? ». Peut-être qu'elle est : quelle est l’histoire que j’ai envie de raconter sur moi - et que j’ai déjà commencé à écrire ?