Estime de soi : qui je suis, qui je veux être... et le reste

Will Schutz définit l'estime de soi comme l'écart entre la personne que je suis et la personne que je veux être. Une définition juste mais qui suppose que ces 2 pôles sont accessibles tels quels. Or je ne suis pas toujours qui je crois être, et je ne veux pas toujours ce que je crois vouloir. Travailler son estime de soi commence par faire le tri aux 2 bouts.

SE DÉVELOPPER

Nathalie ROUZAU

5/26/20268 min read

Pourquoi est-ce qu'on peut atteindre l'objectif qu'on poursuivait depuis dix ans sans parvenir à s'en réjouir vraiment ? Pourquoi certain·es étudiant·es abandonnent en cours de route un cursus choisi avec conviction quelques mois plus tôt ? D'où vient cette pression à trouver SA voie (la seule et unique), et est-il seulement possible de la trouver ? Pourquoi la reconversion reste un fantasme à tout âge, même chez celles et ceux qui n'ont rien à fuir ?

Ces questions ne se ressemblent pas. Et pourtant elles parlent toutes du même endroit en nous : celui où se joue notre rapport à soi, et avec lui, notre capacité à être heureux·se.

Ce rapport à soi a un nom : l'estime de soi. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, c’est un peu plus qu’un sujet de magazine bien-être. Les travaux de Martin Seligman, fondateur de la psychologie positive, intègrent ce qu'on appelle l'épanouissement dans un modèle à 5 dimensions - le modèle PERMA - où la réalisation de soi occupe une place centrale. Je reviendrai dans un prochain article sur ce que ce modèle expose. Ce qu'il faut retenir ici, c'est que sans un rapport à soi clair et stable, aucune des dimensions du bonheur ne peut vraiment prendre corps. L'estime de soi n'est pas la condition suffisante du bonheur, mais elle en est une condition nécessaire.

Alors comment se construit-elle ? Pour répondre, je voudrais te proposer un cadre - celui de Will Schutz - complété par une distinction qui me paraît indispensable.

L’estime de soi selon Schutz : un delta

Will Schutz, psychologue humaniste américain, propose dans sa théorie de « L’Élément Humain » une définition opérationnelle de l'estime de soi : elle se mesure à l'écart entre 2 représentations :

  • La personne que je suis

  • La personne que je veux être.

Plus cet écart est étroit, plus l'estime de soi est élevée. Plus il est grand et plus elle vacille. Et avec elle la capacité à s'engager pleinement dans ses choix, ses relations, sa vie professionnelle.

L'intérêt de cette définition, c'est qu'elle ne fige rien. L'estime de soi n'est pas un trait qu'on aurait ou qu'on n'aurait pas. C'est un écart, donc quelque chose qui se travaille : en se rapprochant de l'idéal qu'on s'est fixé, ou en redéfinissant cet idéal. Voilà l'équation à laquelle invite Schutz.

Sauf qu'en pratique, cette équation évoque 2 pôles - qui je suis, qui je veux être - comme si chacun était une donnée stable, accessible, fiable. C'est là que je voudrais ouvrir un peu le cadre. Parce que ces 2 pôles sont piégés. Chacun à sa manière.

Première illusion : qui je crois être

Premier pôle : la personne que je suis. Tu pourrais penser que celle-là, au moins, tu la connais. C'est toi, après tout. Sauf qu'entre la personne que tu es et celle que tu crois être, il y a souvent un monde.

Ce monde a un nom en psychologie cognitive : les biais. L'effet Dunning-Kruger en est le plus connu (quand on manque vraiment de compétence dans un domaine, on a tendance à se surestimer) et inversement (plus on devient compétent, plus on devient lucide sur ce qu'on ne maîtrise pas). S'ajoutent le biais de confirmation (on retient ce qui conforte l'image qu'on a de soi), la projection (on prête aux autres ce qu'on n'arrive pas à voir en soi), et tout un système qui fait de la connaissance de soi un travail, pas un état naturel.

Carl Rogers, figure de la psychologie humaniste, distinguait déjà le soi réel - ce que tu es - du soi perçu - ce que tu crois être. Et il ajoutait que cette image perçue, on la construit en grande partie à partir des regards posés sur nous dans l'enfance, des évaluations reçues, des phrases répétées à table. Tu te crois timide parce qu'on te l'a dit à 6 ans. Tu te crois mauvais·e en maths parce qu'une mauvaise note l’a confirmé. Tu te crois fait·e pour ce métier parce que c'était l'histoire qu'on racontait sur toi.

Quand le pôle « qui je suis » est en réalité « qui je crois être », l'équation de Schutz est déjà faussée à un bout.

Seconde illusion : ce que je crois vouloir

Et l'autre bout n'est pas en meilleure forme. Parce que la personne que tu veux être, celle vers laquelle tu investis tous tes efforts. Est-elle vraiment celle que tu veux ? Ou celle que tu crois vouloir ? La distinction peut sembler subtile. Elle ne l'est pas. Elle change tout.

Tout ce que tu poursuis, tu ne l'as pas choisi à partir de rien. Tu l'as choisi sur fond de famille, de milieu, d'époque, d'images dominantes — celles qui disent ce qu'est une vie réussie, un beau métier, un parcours dont on peut être fier·e. Carl Jung appelait « persona » le masque que nous construisons pour répondre à ces attentes. Il en faisait une étape nécessaire - sans persona, pas d'insertion sociale possible - mais aussi, à un moment, un piège. Parce qu'à force d'épouser le masque, on oublie ce qu'il recouvre. Jung parlait d'individuation pour nommer le processus inverse : redevenir soi en se dégageant peu à peu de ces conditionnements.

Comment savoir si ce que tu poursuis est vraiment à toi ? Quelques signes parlent assez clairement, et je les vois souvent en coaching :

  • Tu atteins l'objectif et la joie attendue n'est pas au rendez-vous. Tu ne ressens pas le soulagement, pas la fierté, juste un creux qui te prend de court.

  • Tu mets une énergie disproportionnée à tenir ta trajectoire, comme s'il fallait te convaincre toi-même que tu es au bon endroit.

  • Tu admires des gens qui ont fait des choix radicalement différents des tiens, et cette admiration a un goût qui ressemble à du regret.

  • Tu te projettes dans 5 ans sur cette voie et tu ne ressens rien, ni élan, ni inquiétude. Juste l'idée d'un avenir qui ne te concerne pas vraiment.

  • Ou mieux, tu n’arrives même pas à te projeter à plus de 6 mois.

Ces signes ne disent pas forcément qu'il faut tout changer. Ils disent que la cible mérite d'être réinterrogée.

C'est l'illusion la plus difficile à défaire, parce qu'elle remet en cause non pas une perception de soi, mais des années de choix dans lesquels on s'est investi·e, parfois des renoncements consentis pour les tenir. Reconnaître qu'on poursuit la mauvaise cible, c'est vertigineux. C'est aussi, paradoxalement, profondément libérateur.

Tant qu'on n'a pas fait ce travail-là, on peut se rapprocher de l'idéal, atteindre les marches qu'on s'était fixées, cocher les cases. L'estime de soi pourra monter en surface. Mais elle restera fragile, parce qu'elle s'appuie sur une cible qui n'est pas vraiment la sienne. Et cet écart finit toujours par ressortir : par l'épuisement, le désengagement, ou un fantasme de reconversion, à tout âge.

Faire le tri, aux 2 bouts

Voilà pourquoi je tiens à cette double distinction. Travailler son estime de soi en restant sur le cadre de Schutz - réduire l'écart entre qui je suis et qui je veux être - c'est utile, mais ce n'est pas suffisant. Encore faut-il avoir clarifié, à chaque extrémité de l'équation, ce qui est vraiment à soi et ce qui ne l'est pas.

C'est ce qu'on appelle, faute de mieux, « travail sur soi ». Pas une introspection complaisante. Pas un déballage psychologique. Plutôt un effort patient pour distinguer ce que tu sais vraiment de toi de ce qu'on t'a dit de toi, ce que tu veux vraiment de ce qu'on t'a appris à vouloir. Oui, c’est gros et c’est pour ça que c’est le travail d’une vie ! Et ce travail-là se fait rarement seul·e, parce que les angles morts qu'il s'agit d'éclairer sont précisément ceux qu'on ne voit pas tout·e seul·e. Un coaching, un bilan de compétences, une thérapie selon le cas. Peu importe le cadre, ce qui compte c'est qu'il y ait en face quelqu'un dont le rôle est d'aider à clarifier les 2 pôles.

Voilà pourquoi je tiens à cette double distinction. Travailler son estime de soi en réduisant l'écart entre qui je suis et qui je veux être - la proposition de Schutz - c'est utile. Mais ce n'est pas suffisant. Encore faut-il avoir clarifié, à chaque extrémité de l'équation, ce qui est vraiment à toi et ce qui ne l'est pas.

C'est ce qu'on appelle « travail sur soi », faute de mieux. Une expression usée jusqu'à la corde, et qui pourtant désigne quelque chose de très concret : démêler ce que tu sais vraiment de toi de ce qu'on a fini par te dire de toi, et ce que tu veux vraiment de ce qu'on t'a appris à vouloir. C'est immense, et ça se fait par couches, sur des années. C'est probablement le travail d'une vie.

Ce travail-là se fait rarement seul·e. Les angles morts qu'il s'agit d'éclairer sont précisément ceux qu'on ne voit pas tout·e seul·e - sans quoi ils ne seraient pas des angles morts. Un coaching, un bilan de compétences, une thérapie selon ce que tu cherches. Peu importe le cadre, ce qui compte c'est qu'il y ait un professionnel compétent avec lequel tu te sentes en sécurité en face. Quelqu’un dont le rôle est de t'aider à voir ce que tu ne vois pas.

Et dès à présent, 2 questions à se poser de temps en temps, tous les jours un petit peu :

  • Quelles sont les choses que je fais parce qu'elles me font vibrer, et pas parce qu'elles font bien sur un CV ou dans une conversation de dîner ?

  • Quelles sont celles que je poursuis depuis si longtemps que je ne sais plus si je les ai voulues, ou si je les ai récupérées de quelqu’un d’autre ?

Ce sont des questions qui ne se règlent pas en une fois. Elles travaillent en dessous, lentement.

Devenir soi

Devenir soi, ce n'est pas changer pour ressembler à quelqu'un. Ce n'est pas non plus se résigner à ce qu'on est. C'est apprendre à voir clair sur 2 choses à la fois : qui tu es vraiment, sous les images héritées, et ce que tu veux vraiment, sous les ambitions empruntées. Quand ces 2 images là sont claires, l'écart entre toi et toi se resserre tout seul ! L’estime de soi ne se construit pas en t’agitant vers ce que tu cherches à devenir. Elle se construit en lâchant ce que tu n'es pas.

Si tu enlevais ce que tu crois devoir être, qu'est-ce qu'il resterait ?

Pour aller plus loin…
  • Schutz, W. (1994). L'Élément Humain. InterEditions.

  • Rogers, C. (1951). Client-Centered Therapy. Houghton Mifflin.

  • Jung, C.G. (1966). Two Essays on Analytical Psychology. Princeton University Press.

  • Seligman, M. (2011). Flourish. Free Press.

  • Kruger, J. & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6).

  • André, C. & Lelord, F. (1999). L'Estime de soi. Odile Jacob.

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